A propos
Yasmine Ghata : sur Ariane
Ariane Konstantinovskaia saisit l’intime par empathie.
Nul besoin des mots, le regard à lui seul suffit. L’artiste est habile, elle dévoile sans indécence.
Sa longue série d’œuvres inspirées d’Asie, notamment ses portraits de femmes réalise l’exploit
de capter leur pudeur tout en conservant leur intégrité.
Leurs visages bridés sont des remparts, une retenue impénétrable les habille d’une énigme non élucidée.
La peintre gagne quelques confidences, elle est lucide, ils ne diront pas tout.
La pudeur des femmes d’Asie est langage en soi, l’artiste sait déchiffrer leur silence et leur effacement.
Une geisha parée de son ombrelle avance avec prudence, protège son visage des vicissitudes de la vie. Une autre retient une larme confiant à l’artiste l’indicible douleur muette.
Ariane peint ces femmes vêtues de soumission, les pare d’une armure supplémentaire pour mieux affronter les dangers de l’existence. Une autre laisse entrevoir son dos nu mais se gardera bien de raconter ses désillusions. La sophistication de ces muses aux moues boudeuses laisse entrevoir leur distinction intérieure : elles consentent à la figuration pour dominer en toute clandestinité.
Imprégnée de la civilisation asiatique, Ariane Konstantinovskaia connait tous les codes esthétiques et traditionnels mais ose le voisinage de motifs occidentaux qui ne cessent de dynamiser ses compositions. Elle s’autorise l’audace de mélanger les styles, aboie sur la tyrannie du genre.
C’est vibrant et contrôlé comme les photographies du grand Araki Nabuyoshi. Il y a une poésie provocatrice dans l’art d’Ariane Konstantinovskaia, des figures féminines aussi chastes que sexualisées. Un vieux samouraï partage la toile d’une muse sulfureuse, des femmes dévêtues et lascives entourent une femme vertueuse, Mickey flanque les falaises paisibles d’un paysage au lavis et un « Chut ! » bouleverse la tranquillité d’une colline millénaire.
Dans la série inspirée du Tibet, les moines bouddhistes posent pour l’éternité, ils témoignent que rien dans ce monde n’est appartenance ou permanence. Les sourires rayonnants des enfants sont une résistance, une sagesse. Leurs yeux, des virgules altruistes et joyeuses calligraphient ses toiles d’une ponctuation bienveillante sur un monde si fragile. Les fumeurs d’opium répandent leurs rêveries bien au-delà du cadre qui leur est dédié.
D’autres continents la fascinent, notamment l’Afrique avec ses guerriers Maasaï. Les dieux rouges ont les yeux fiers du péril. La saison sèche menace leur réserve sauvage, tout comme la soif coloniale des safaris de la honte. Léopards et tigres gisent sous les yeux d’un enfant du pays. Lui seul a compris la lourde perte d’une vie sauvage qui s’en est allée.
Ariane Konstantinovskaia est pétrie des cultures traditionnelles du monde entier : Asie, Afrique, Occident. Sa compréhension des influences locales et des styles l’ancrent davantage dans la modernité. Son audace s’empare des œuvres jalonnant notre histoire collective : la Marianne, l’origine du monde de Courbet. Cette revisite va de soi, elle fait dialoguer passé et avenir suggérant que la beauté ne cesse d’être en devenir.

